Un arrêt de bus, un père livide, un petit garçon qui balance ses jambes dans le vide. « Tu es triste parce que maman est partie ? » La question tombe, simple et imparable. Dans cette nouvelle bouleversante, Minutes suspendues, je capte un dialogue entre un père en deuil et son fils qui ne comprend pas encore — ou qui comprend mieux que quiconque. En quelques répliques d’une justesse implacable, ce texte sur le deuil et la résilience dit tout de la perte, de l’enfance qui console et de cette phrase lumineuse : « Mais nous, on est en vie, papa. » Un condensé d’humanité en quelques minutes volées à un abribus.

Minutes suspendues

Ils étaient assis à l’arrêt de bus, sages. Seul le petit homme dont les pieds ne touchaient terre agitait ses jambes dans le vide, d’avant en arrière. Un mouvement de balancier qui traduisait l’ébullition des pensées de son cerveau. À moins que ce ne soit l’ennui de l’attente.

Il n’était effrayé de rien. Son regard se promenait de-ci, de-là, sans vraiment se fixer, sans vraiment chercher quelque chose de particulier. Il attendait, avec son papa, un bus qui tardait à venir.

L’homme, lui, avait la tête penchée en arrière, appuyée contre la paroi en verre de l’abri. Il faisait face au soleil dont il profitait. Les premiers dards printaniers, à défaut de lui réchauffer le cœur, inondaient sa peau et lui apportaient quelque réconfort. Il était livide, une barbe brune et dense, de plusieurs jours, accentuait ses traits tirés.

Il trahissait la fatigue, la douleur et bien plus, le chagrin.

L’attitude insouciante du petit tranchait singulièrement avec le père. L’un semblait exagérément abattu tandis que l’autre paraissait démesurément serein.

Chacun vivait cet instant à sa façon et diamétralement opposé, avec une attitude presque anachronique.

Le seul évènement factuel qui les liait était l’attente interminable du bus à cet arrêt. La question que posa soudainement l’enfant mesura, pour le père, son incompréhension.

L’homme mit du temps pour s’extirper de sa léthargie et autant de temps pour trouver une réponse de circonstance. Il laissa en suspens, l’espace d’un moment, l’interrogation.

Dans l’atténuation de sa réponse, cherchait-il à ne pas effrayer son fils – probablement.

L’enfant laissa son regard, aller et venir, sans regarder son père.

Lui, sentit les larmes monter. Il réprima ce flot qu’il voulait absolument éviter face à son enfant. Le petit posa, doucement, sa main sur celle de son papa

Sa phrase répétée fit écho dans sa tête.

Son père se garda d’ajouter quoi que ce soit et renversa sa tête contre la paroi vitrée de l’abri pour reprendre une dose de soleil et laissa la phrase se perdre dans l’air réchauffé.

Avez-vous déjà été consolé par la simplicité désarmante d’un enfant ?

Je sais ces instants où tout se dit en quelques mots dans mon recueil de nouvelles contemporaines Petites Miscellanées et autres pensées. En tant que souffleur d’histoires à hauteur humaine, j’écris sur ces minutes où la vie se révèle dans sa plus simple vérité (deuil, tendresse, paroles d’enfants, etc.).

D’autres textes sont disponibles dans la rubrique Carnet de pensée (3e opus).

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