C’est arrivé sans prévenir. Un caillot, des neurones brûlés, un corps devenu prison. Pourquoi moi ? Dans ce texte intimiste, Pourquoi moi ?, j’offre la parole à celui qui reste debout à côté. Celui qui observe, qui guette, qui refuse de laisser l’autre sombrer. Face à un accident vasculaire cérébral, deux voix s’entrelacent : la sienne qui affirme ; la tienne, qui doute. Un dialogue entre conviction et résignation, entre fatigue abyssale et reconstruction neurone par neurone. Un texte sur l’AVC, le combat quotidien du retour à soi, et cette promesse murmurée : ce long chemin, nous le ferons ensemble.
Pourquoi moi ?
C’est arrivé de façon inattendue, par surprise, sans prévenir. La sidération s’est mêlée à l’incompréhension. Cet événement néfaste a instillé le chagrin pour nous tous et nous a laissés interdits. Tous, toi, la première.
Tu penses ta vie finie ? Au mieux entre parenthèses. Il n’est pas certain d’ailleurs que ce mieux soit une bonne perspective dans ton esprit. Je le sais à ton regard, ta détresse, ta tristesse, ta déprime même.
Tu crois que tu ne retrouveras plus jamais ta vie d’antan. Pourtant, moi, j’en suis convaincu — j’en ai besoin. Bien que nous sachions toi et moi qu’il faudra du temps, beaucoup.
Je t’observe constamment pour que tu ne sombres pas, pour que ton cerveau endommagé et torturé ne t’entraîne pas vers un noir dessein dont on ne revient pas. Tu ne dois pas.
Tu es persuadée que ta vie est désormais en pointillé et le restera. Par moment, tu as l’impression d’être enfermée à l’intérieur de ton propre corps. Ça n’est assurément pas qu’un ressenti, pas qu’une simple impression.
Personne ne peut vraiment comprendre ta solitude, pas même moi — hélas. Malgré tous les efforts que nous pouvons faire, malgré toute notre envie.
Ce qui est arrivé, ce qui t’est arrivé n’est qu’une infâme fatalité. Rien n’aurait pu l’empêcher.
Ça n’est pas un mince incident, non. D’ailleurs, on appelle cela un Accident.
Ils parlent de toi, ils dissèquent ta vie, ils s’interrogent sur tes émotions, tu les entends. Tu guettes le
moment où ils diront que ce qui était ne sera plus.
Ils s’épanchent sur ton quotidien, sur ce que tu dois faire ou ne peux plus exécuter ou reproduire
dans l’immédiat.
C’est ainsi, te dis-je
Sûrement, réponds-tu.
Le temps te paraît interminable. Il semble s’être arrêté, nullement suspendu. Non, plutôt, interrompu. Comme, lui aussi, paralysé. Un terme qui serait plus approprié.
Ton cerveau n’a pas fait, avec ton sang, son œuvre Vasculaire, une aubaine pour ce gros caillot qui en a profité pour se former et brûler tes neurones — enfin beaucoup.
Mais tu dois te convaincre qu’il y en a tellement encore, des millions. Il en reste tant, que ton hémisphère gauche va s’acharner à reconstruire en empruntant des chemins de traverse.
Crois-le avec conviction et acharnement, parce que, lui, s’est remis immédiatement au travail.
Simplement, on ne sait quand ce jour-là arrivera.
Il arrivera n’est-ce pas ? Je murmure.
Oui, peut-être, soupires-tu.
Tu es continuellement fatiguée parce que ton quartier général Cérébral, travaille sans relâche. Parce qu’il veut revenir au premier plan. Il le veut tellement qu’il fait feu de tout bois. Il est comme toi, impatient. Il faut te reconstruire et ne penser qu’à cela.
C’est cette fatigue qui t’affecte le plus, qui t’empêche de vivre pleinement après ce drame, dans ton cerveau enrayé et embrumé par cette mésaventure. C’est une perpétuelle fatigue engendrée par cette saleté. Il te faudra du temps — beaucoup — pour recouvrer tes forces pleines et entières.
Tu y arriveras, je te l’affirme.
Si tu le dis, glisses-tu, lèvres pincées.
Tu refuses d’admettre que cette situation est inhérente à ce genre d’accident délétère. Tu sais pourtant n’avoir ni choix ni solution autre que celles de te battre encore et toujours.
C’est ton combat journalier, il n’y en a pas d’autres pour le moment.
C’est déjà ça.
C’est déjà ça parce que tu es là. Ce fut une chance que tu puisses être parmi nous, encore.
C’est une chance dans ce malheur qui t’a frappé si fort. Cette fortune, tu dois l’accueillir, la chérir comme le signe que tu peux tout espérer, tout croire.
Tu ne dois jamais rien lâcher, travailler avec acharnement sur ton retour — un jour.
Ce long chemin ; nous le ferons ensemble, comme toujours, l’un à côté de l’autre. Mais seule ta force, ton caractère indomptable, vaincra cette abjecte injustice.
En attendant,
Pourquoi moi ? insistes-tu
C’est comme ça, je réponds — fataliste.
Avez-vous déjà dû trouver les mots pour convaincre quelqu’un de croire en un avenir que vous-même ne pouviez garantir ?
J’écris sur ces combats intimes que la pudeur nous empêche dans mes livres. En tant que souffleur d’histoires, je mets en mot ce qui se vit dans l’ombre des hôpitaux et des foyers.
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